UN JOURNALISTE INTIMIDÉ PAR LA SÛRETÉ DU QUÉBEC

Quelle mouche a piqué la Sûreté du Québec (SQ)?

La perquisition menée au domicile d’Éric Yvan Lemay, le 15 mars dernier, était déjà incompréhensible aux yeux de la FPJQ.

La surveillance de sept jours sur le journaliste et son épouse dépasse l’entendement. Pendant que les journalistes enquêtent avec brio sur les allégations de collusion, de corruption, d’infiltration du crime organisé sur les chantiers de construction et de financement occulte des partis politiques, la SQ enquête… sur les journalistes. C’est à rien n’y comprendre.

Le directeur général de la SQ, Richard Deschesnes, assure que la police provinciale n’est pas là « pour juger de la pertinence ou de l’intérêt public d’un reportage, ni pour remettre en cause le travail des journalistes ». Pourtant, un porte-parole de la SQ, Guy Lapointe, s’est senti obligé de servir une leçon de déontologie aux médias, dans une vidéo mise en ligne le 16 mars, en leur rappelant qu’ils ont des responsabilités déontologiques, sans guère plus de précisions.

Ce glissement est très préoccupant pour la FPJQ, le principal regroupement de journalistes au Québec avec ses 2 000 membres. En s’appuyant aussi vaguement sur l’éthique et la déontologie journalistiques pour justifier la tenue d’une enquête criminelle, la SQ démontre par l’absurde qu’elle est à court d’arguments pour justifier sa perquisition abusive.

J’ai beau chercher, je ne trouve aucun article dans le Code criminel pour sanctionner de prétendues dérives déontologiques de la part de journalistes. Encore faudrait-il étayer l’accusation. Éric Yvan Lemay n’était animé d’aucune intention criminelle en s’emparant momentanément de dossiers médicaux à la traîne à l’Hôpital Honoré-Mercier. Au contraire, il a voulu exposer le manque de confidentialité des dossiers, ce qui constitue un sujet d’intérêt public.

La direction de l’hôpital devrait faire son examen de conscience et revoir ses politiques de confidentialité plutôt que de confier à la SQ la tâche ingrate de mener une expédition punitive contre M. Lemay.

Depuis le mois de février, la SQ enquête aussi de sur les fuites dans les médias au sujet de l’affaire Ian Davidson, cet ex-policier du SPVM qui a tenté de vendre une liste d’informateurs au crime organisé. Voilà un autre sujet d’intérêt public mis en lumière grâce à la perspicacité des journalistes. Encore là, l’État déploie des ressources considérables pour identifier et punir les auteurs des fuites.

La SQ chercherait à débusquer, effrayer et tarir les sources des journalistes d’enquête qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Le mal est déjà fait. De nombreux reporters chevronnés m’ont confié depuis quelques semaines que le travail de sape de la SQ avait compliqué leur travail. Leurs sources habituelles dans le monde policier ou judiciaire ne parlent plus, ou elles parlent moins. Les journalistes sont forcés de prendre des précautions supplémentaires pour éviter que la SQ ne farfouille dans leurs carnets d’adresses, une possibilité bien réelle.

Depuis que la « chasse aux sources » est ouverte, aucun représentant du gouvernement de Jean Charest n’a trouvé le courage de prendre la défense d’une presse libre. Les élus libéraux se réfugient tous derrière le principe commode de l’indépendance entre le pouvoir politique et policier pour ne pas se mouiller. Cette indifférence complice est pour le moins curieuse venant d’élus qui se gargarisent en temps normal de l’idéal démocratique, un idéal impossible à atteindre sans une presse libre, faut-il le rappeler.

— Brian Myles

Président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s